15/6/2026 • 8 min de lecture
25 000 € pour rendre son permis 5 ans : Malte lance une expérimentation inédite en Europe
Malte verse 5 000 €/an pendant 5 ans aux moins de 30 ans qui acceptent de ne plus conduire. Une mesure sans précédent en Europe, entre pari comportemental et débat éthique.

Malte fait face à l'un des taux de motorisation les plus élevés d'Europe. Sur cette île de 316 km², les embouteillages paralysent quotidiennement les axes principaux, et les solutions classiques — élargissement des routes, développement des transports en commun — n'ont jusqu'ici pas suffi à enrayer la congestion. Face à cette impasse, le gouvernement maltais a pris une décision pour le moins surprenante : verser 25 000 euros sur cinq ans aux jeunes de moins de 30 ans qui acceptent de renoncer à leur permis de conduire.
C'est-à-dire 5 000 euros par année pendant cinq ans. Et pendant ce temps, le jeune ne conduit pas ! Une mesure qui ne ressemble à aucune autre en Europe, et qui soulève autant d'enthousiasme que d'interrogations.
Malte et la voiture : une relation historiquement compliquée
Pour comprendre pourquoi ce pays en est arrivé là, il faut mesurer l'ampleur du problème. Malte compte environ 500 véhicules pour 1 000 habitants, un chiffre qui la place parmi les pays les plus motorisés de l'Union européenne. La géographie de l'île n'aide pas : le réseau routier est dense, mais les axes structurants sont peu nombreux. Aux heures de pointe, certains trajets de quelques kilomètres peuvent prendre plus d'une heure.
Les transports en commun existent, mais leur fiabilité et leur couverture territoriale ont longtemps laissé à désirer. Résultat : la voiture individuelle s'est imposée comme le seul mode de déplacement vraiment fonctionnel pour une large partie de la population, y compris les plus jeunes. Le permis de conduire, obtenu souvent dès les 18 ans, représente bien plus qu'un document administratif : c'est une condition d'autonomie.
Le dispositif en détail : qui peut en bénéficier et comment ?
Le programme maltais cible les résidents de moins de 30 ans titulaires d'un permis de conduire valide. En échange d'un engagement formel à ne pas conduire pendant cinq ans — et à remettre leur permis aux autorités pour cette durée —, ils perçoivent une aide annuelle de 5 000 euros, versée sur cinq ans, soit un total de 25 000 euros.
Cette somme est conditionnée à plusieurs critères :
- Ne pas posséder de véhicule personnel enregistré à son nom pendant la durée de l'engagement ;
- Utiliser les transports en commun ou les mobilités douces comme mode de déplacement principal ;
- Résider à Malte pendant toute la période couverte par le dispositif.
À l'issue des cinq années, les participants peuvent récupérer leur permis et reprendre la conduite. Le dispositif n'est donc pas une renonciation définitive, mais un moratoire incitatif, borné dans le temps et compensé financièrement.
Pourquoi cibler les moins de 30 ans ?
Le choix de cette tranche d'âge n'est pas arbitraire. Les jeunes adultes sont à un moment charnière de leur vie : études, premier emploi, installation dans un logement autonome. Leurs habitudes de mobilité se fixent précisément à cette période. En intervenant tôt, le gouvernement maltais parie sur un effet de levier comportemental durable : si un jeune se passe de voiture pendant cinq ans, il développe des réflexes alternatifs — vélo, bus, covoiturage, télétravail — qui peuvent perdurer bien au-delà de la période d'engagement.
D'un point de vue pédagogique, cette logique est cohérente. En formation à la conduite, on sait que les automatismes s'installent par la répétition. La même mécanique joue dans l'autre sens : cinq années sans volant, c'est cinq années de réflexes alternatifs qui s'ancrent.
Une mesure qui fait débat : les critiques ne manquent pas
Le programme n'a pas fait l'unanimité, loin de là. Plusieurs objections ont émergé dès l'annonce de la mesure.
Le problème de l'équité sociale
Pour un jeune salarié aux revenus modestes, 5 000 euros par an représente une somme significative. Pour quelqu'un dont le foyer dispose déjà de plusieurs véhicules et dont le niveau de vie est élevé, l'argument financier pèse moins. Certains critiques soulignent que le dispositif risque de toucher davantage les ménages modestes contraints par l'argent que les foyers aisés dont la suppression d'un véhicule aurait pourtant un impact plus visible sur la congestion.
Le risque de l'effet d'aubaine
Des jeunes qui ne conduisaient de toute façon pas ou peu — étudiants vivant en centre-ville, personnes sans véhicule — pourraient théoriquement souscrire au programme sans modifier réellement leurs habitudes. La question du contrôle effectif de l'engagement reste entière.
L'impact réel sur le trafic
Le nombre de participants nécessaire pour produire un effet mesurable sur la congestion est difficile à estimer. Malte compte plusieurs dizaines de milliers de jeunes dans la tranche d'âge visée. Si quelques centaines seulement adhèrent au programme, l'impact sur les embouteillages restera symbolique. Les économistes des transports sont partagés sur la capacité de ce type d'incitation à modifier à grande échelle le comportement modal.
Ce que cette mesure dit de la pédagogie de la mobilité
Du côté des professionnels de l'enseignement de la conduite, la mesure invite à une réflexion de fond. Former des conducteurs compétents et responsables reste une mission fondamentale. Pourtant, cette initiative maltaise met en lumière un enjeu qui dépasse la seule maîtrise technique du véhicule : la place de la voiture dans les choix de vie.
Dans les pays où le code de la route est enseigné de manière approfondie, les candidats apprennent à gérer les situations de circulation complexes, à anticiper, à adapter leur conduite. Mais rares sont les formations qui abordent frontalement la question du choix modal : quand prendre sa voiture, quand y renoncer, comment articuler différents modes de transport au quotidien. La mesure maltaise, qu'on l'approuve ou non, pose cette question à haute voix.
À terme, on peut se demander si les programmes de formation à la conduite — en France comme ailleurs — ne gagneraient pas à intégrer davantage cette dimension. Former un conducteur, c'est aussi former quelqu'un capable de décider quand il est pertinent de conduire.
Un précédent européen à surveiller
Aucun autre pays de l'Union européenne n'a, à ce jour, mis en place un dispositif comparable. Des villes ont expérimenté des incitations à l'abandon de la voiture — primes à la casse, abonnements aux transports offerts, aides au vélo électrique —, mais le fait de rémunérer directement la renonciation au permis constitue une rupture conceptuelle.
Les institutions européennes observent l'expérience maltaise avec attention. Si les résultats se révèlent concluants — réduction mesurable du trafic, satisfaction des participants, coût maîtrisé pour les finances publiques —, d'autres États membres pourraient envisager des variantes adaptées à leur propre contexte. La Belgique, les Pays-Bas et certaines régions françaises ont déjà montré un intérêt marqué pour les politiques de mobility as a service qui visent à découpler l'accès à la mobilité de la possession d'un véhicule.
25 000 euros : un investissement ou un pari ?
Ramené au coût des infrastructures routières, 25 000 euros par participant semble dérisoire. La construction d'un kilomètre de route en milieu urbain coûte plusieurs millions d'euros. Si le programme parvient à convaincre un nombre suffisant de jeunes maltais de modifier durablement leurs habitudes de déplacement, le rapport coût-efficacité pourrait s'avérer favorable.
Mais l'horizon de cinq ans pose une vraie question : que se passe-t-il à l'issue de l'engagement ? Si les participants reprennent massivement le volant, l'effet sera temporaire. Si, au contraire, les habitudes alternatives se sont solidement ancrées, l'investissement prend tout son sens. C'est précisément cette incertitude qui transforme le programme maltais en laboratoire grandeur nature, dont les résultats seront scrutés bien au-delà des frontières de l'île.
En attendant les premiers bilans officiels, le dispositif a au moins réussi une chose : relancer le débat sur la place de l'automobile dans les politiques publiques européennes, et sur les leviers — pédagogiques, financiers, comportementaux — dont disposent les États pour faire évoluer nos habitudes de mobilité.









